05 mai 2007
Dernier ressort
Si les herbes folles du jardin n'avaient pas poussé depuis ma dernière
visite, j'aurais pu croire ce lieu complètement hors du temps. Les
pluies de moussons qui se poursuivaient depuis plusieurs jours avaient
recouvert les feuillages d'un vernis vert luxuriant, et les racines par
terre répandaient une odeur sauvage. Au milieu de cet océan de verdure,
l'oiseau de pierre se dressait dans la même position que l'autre jour,
les ailes ouvertes, prêt à s'envoler. Mais naturellement, il n'y avait
pas la moindre probabilité que cela arrive. Je le savais, et l'oiseau
aussi. Figé dans cette posture, il attendait simplement d'être emporté
quelque part, ou détruit : c'était là ses seules possibilités de sortir
du jardin. La seule chose qui bougeait dans ce paysage était un
papillon voletant ça et là, avec l'air du type qui cherche quelque
chose mais qui a fini par oublier quoi. Après avoir fureté en vain
pendant cinq minutes, il s'envola ailleurs.
(Extrait des p.82-83 de l'édition présentée)
04 avril 2006
Confessions
Je suis composé d'eau. Personne ne peut s'en apercevoir, parce qu'elle est contenue à l'intérieur. Mes amis sont composés d'eau eux aussi. Tous autant qu'ils sont. Notre problème, c'est que nous devons non seulement circuler sans être absorbés par le sol, mais également gagner notre vie...
Ph.K.Dick, "Confessions d'un barjo"
10/18, Collection domaine étranger
[Retranscription des six premières lignes]
Quand une lecture commence comme ça, comment voulez-vous ne pas enchaîner sur les 295 pages qui restent ?
Ps : Oui, je ne lis que du Ph.K.Dick.
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12 octobre 2005
The Action Hero's Handbook
Le Guide Ultime vers l'Indiana Jones-itude
Ça fait baver, hein ?
Pour tous ceux qui ont toujours voulu être aussi
félins que James Bond, aussi malins que James Kirk ou encore aussi
balaises que les Charlie's Angels, le Petit Manuel à l'usage de l'Homme d'Action
est LA référence reprenant les compétences essentielles que tout homme
d'action se doit d'acquérir pour survivre et se préserver dans le monde
- dangereux mais excitant - dans lequel nous vivons.
Apprenez à :
- Capturer un grand requin blanc
- Administrer la prise vulcaine
- Sécuriser votre chambre d'hôtel
- Remporter la victoire face à un ennemi ayant l'avantage du nombre
- Escalader le Mont Rushmore
Et des douzaines d'autres talents de gentil [good guy skills] ,
techniques de séduction, pouvoirs paranormaux, techniques de combat (et
de fuite). Avec ses méticuleuses instructions pas-à-pas et ses schémas
simplifiés, le Petit Manuel à l'usage de l'Homme d'Action vous préparera à affronter n'importe quoi. Bonne chance - Nous comptons tous sur vous.
--- Extrait (librement traduit) :
Chapitre 1.8 : Comment s'assurer que qqun est réellement mort.
Leonard "Bones" McCoy (DeForest Kelley) : "He's dead, Jim".
-- Star Trek
Règle numéro un du 'dead bad guy' : ne jamais considérer que votre bad guy est mort simplement parce qu'il est allongé immobile sur le sol. Que vous ayez affaire à un cinglé que vous venez de truffer d'un bon kilo de plomb, à un assassin androïde que vous venez de vaporiser avec un plein réservoir de liquide explosif ou encore à une bimbo obsessionnelle que vous avez dû neutraliser après qu'elle ait cuisiné l'animal de compagnie de la famille, vous devez *toujours* vous assurer que votre ennemi est bien mort avant de vous en aller faire la fête. Selon Andrew J. Michaels, médecin légiste, un examen minutieux confondra à coup sûr les simulateurs - ceux qui meurent juste pour mieux revenir dans l'épisode suivant (...)
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Nb : Et parce que le monde libre à besoin de chacun d'entre nous, il est également possible de se procurer le Petit Manuel à l'usage de la Femme d'Action...
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ps1 : pas de traduction française disponible...
ps2
: Oui, je sais, je lis n'importe quoi. Plus 'sérieusement', n'allez pas
claquer 12 eur là-dedans ; la surprise passée, c'est plutôt moyen.
12 juillet 2005
Réalité et certitudes
Une 'rediffusion' à un autre endroit d'un texte relu dans un autre état d'esprit...
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« (...) A Camarillo, Bruno, on m'avait mis dans une chambre avec trois
autres gars et tous les matins, un petit interne, bien rose et bien
propre, venait nous voir. L'enfant chéri de Kleenex et Tampax. Un
crétin de première qui s'asseyait à côté de moi et essayait de me
redonner du courage, à moi, moi qui voulait mourir et qui ne pensait
déjà plus à Lan ni à personne. Et le plus beau c'est qu'il se vexait
quand je ne faisais pas attention à lui. On aurait dit qu'il
s'attendait à me voir soudain m'asseoir sur mon lit, émerveillé par sa
peau blanche, ses cheveux bien peignés et ses ongles soignés, et guérir
tout à coup comme les types qui à peine arrivés à Lourdes jettent leurs
béquilles et cabriolent.
« Tu comprends, Bruno, ce type-là et tous les autres types de Camarillo, c'était des convaincus. Convaincus de quoi, tu vas me dire ? Je sais pas mais ils étaient convaincus. De ce qu'ils étaient, je suppose, de ce qu'ils valaient, de leurs diplômes. Non, c'est pas ça. Il en avait des modestes et qui ne se croyaient pas infaillibles. Mais même le plus modeste était sûr de lui. Et c'est ça qui me foutait en boule, Bruno, qu'ils se sentent sûrs d'eux. Sûrs de quoi, dis-moi un peu, alors que moi, un pauvre diable pestiféré, j'avais assez de conscience pour sentir que le monde n'était qu'une gelée, que tout tremblait autour de nous et qu'il suffisait de faire un peu attention, de s'écouter un peu, de se taire un peu pour découvrir les trous. Sur la porte, sur le lit: des trous. Sur la main, sur le journal, sur l'air, sur le temps: des trous partout, une énorme éponge, une passoire qui se passe elle-même... Mais eux, ils ont la science américaine, tu comprends, Bruno ? Leur blouse blanche les protégeait des trous; ils ne voyaient rien, ils acceptaient ce que d'autres avaient vu pour eux, ils s'imaginaient qu'ils voyaient. Et bien sûr ils ne pouvaient pas les voir, les trous, et ils étaient très sûrs d'eux même, très sûrs de leurs ordonnances, de leurs seringues, de leur maudite psychanalyse, de leur ne fumez pas et ne buvez pas... Ah! le jour où j'ai pu les envoyer promener, reprendre le train et regarder par la portière comme tout basculait en arrière, éclatait en mille morceaux. Je ne sais pas si tu as remarqué comme le paysage se casse en mille morceaux quand tu le regardes s'éloigner... »
Julio Cortazar, L'homme à l'affût
21 juin 2005
Penfield
Le déclic de l'orgue d'humeur situé près de son lit réveilla Rick
Deckard. Agréablement surpris, comme chaque jour, par la qualité de son
éveil, il se dressa dans son lit puis, debout dans son pyjama
multicolore, il étira ses membres. Dans le lit jumeau, sa femme Iran
ouvrit des yeux gris sans joie, cligna deux ou trois fois des paupières
en grognant, puis referma les yeux.
- Tu n'as pas réglé ton Penfield assez haut, lui fit-il observer. Je vais t'arranger ça, et tu te sentiras bien réveillée...
- Touche pas mon orgue ! (Sa voix était pleine de rancoeur). Je ne veux pas me réveiller.
Il s'assit à côté d'elle, se pencha et lui expliqua doucement :
- Si
tu règles la décharge de manière à ce qu'elle soit assez forte, tu
seras heureuse de te réveiller. C'est tout l'intérêt de la chose ! Tu
mets le bouton sur C et tu atteins d'un seul coup à la conscience
éveillée. Comme moi.
Parce qu'il se sentait bien disposé à l'égard
du monde entier - il avait réglé son propre appareil sur D -, il
caressa la pâle épaule nue.
- Retire ta sale patte de flic de mon épaule !
- Je ne suis pas un flic...
Il se sentait irrité. Ça ne correspondait absolument pas au réglage de son orgue d'humeur.
- C'est vrai, répliqua sa femme, les yeux toujours fermés, tu n'es qu'un assassin à la solde des flics.
- Jamais de ma vie je n'ai tué un seul être humain.
Il était plus qu'irrité, maintenant, carrément hostile.
- Non, bien sûr. Rien que ces pauvres androïdes.
-
N'empêche que tu n'as jamais eu le moindre scrupule à dépenser le fric
des primes pour satisfaire tes caprices (Il se leva et marcha jusqu'au
clavier de son orgue d'humeur). Au lieu de faire les économies qui nous
permettraient d'acheter un vrai mouton pour remplacer l'imitation
électrique que nous avons là-haut ! Rien qu'un animal électrique, avec
tout ce que j'ai gagné depuis des années...
Devant le clavier il hésita
entre un dépresseur thalamique qui calmerait sa rage et un stimulant
qui le rendrait assez furieux pour se tirer de la dispute a son
avantage. Les yeux grands ouverts, cette fois, Iran l'observait.
-
Si tu te programmes une saloperie, je te préviens que j'en ferai
autant. Je vais me bloquer sur l'intensité maximale et te servir une
engueulade dont tu te souviendras. Vas-y, essaye !
Elle bondit hors de
son lit pour gagner le clavier de son orgue personnel et resta plantée
là, dans une attitude féroce.
Il poussa un soupir. Elle avait gagné.
- Je me contenterai de mon programme du jour.
Un
coup d'oeil à la date du 3 janvier 1992 lui apprit qu'il avait besoin
d'une attitude sérieuse afin d'aborder sa journée dans un esprit
constructif.
- Si je me conforme à mon agenda, tu en feras autant ? demanda-t-il d'un ton méfiant.
- Mon programme du jour prévoit six heures de dépression et d'auto-accusation, dit Iran.
-
Hein ? Pourquoi as-tu programmé cela ? (C'était contraire au principe
même de l'orgue à humeur). Je ne savais même pas que l'on pouvait se
programmer sur un truc comme ça, ajouta-t-il d'un ton sinistre.
-
Un
après-midi, expliqua Iran, j'étais assise ici, j'avais mis l'Ami
Buster, bien sûr. Il parlait d'une grande nouvelle qu'il va annoncer
bientôt, et juste à ce moment là il y a eu un spot publicitaire, tu
sais, le spot que je déteste, le machin de plomb de Mountibank, là...
Alors j'ai coupé le son pour un moment. Et j'ai entendu... la baraque.
Notre immeuble, quoi. j'ai entendu le...
Elle fit un geste.
- Les appartements vides, dit Rick.
Il les entendait, lui aussi, parfois, la nuit, quand il était censé dormir. Et pourtant, pour l'époque, un immeuble en coprop à moitié plein
c'était déjà pas mal - le haut du panier du point de vue densité de
population. Là-bas, dans ce qui avait été, avant la guerre, la
banlieue, on trouvait des immeubles entièrement vides... C'est ce qu'on
lui avait raconté, et il n'avait pas jugé utile d'aller vérifier sur
place.
- A ce moment-là, poursuivit Iran, j'étais sur 382, je venais
de me le programmer. Et je me rendais compte du vide intellectuel, mais
on ne peut pas dire que je le sentais. Ma première réaction a
été de me dire je j'avais du pot de pouvoir me payer un Penfield. Et
puis j'ai compris combien c'était morbide de ressentir l'absence de
vie, pas seulement dans cette baraque mais partout. et de rester sans
réaction. Tu vois ce que je veux dire ? Apparemment pas. Bon. Mais
enfin, avant, c'était considéré comme le signe d'une maladie mentale "
absence de réaction affective appropriée " - autisme... Alors j'ai
laissé la télé sans son, je me suis assise devant mon orgue et j'ai
commencé à faire des expériences. J'ai fini par trouver une position,
une combinaison qui te donne le désespoir.
Son visage sombre était emprunt d'une amère satisfaction, comme si elle avait réellement réussi quelque chose qui vaille le coup.
- Je me programme ça deux fois par mois, maintenant. J'estime que c'est
raisonnable de se donner, quoi ? une douzaine d'heures par mois pour
désespérer de tout, surtout après être resté ici, sur la terre, quand
tous les petits malins se sont taillés, tu ne trouves pas ?
-
Mais
Bon Dieu ! une humeur comme ça, dit Rick, tu risques d'y rester ! De ne
plus avoir envie de composer un moyen d'en sortir ! Un désespoir
pareil, sur la réalité globale, c'est une humeur qui se perpétue
d'elle-même...
-
Pas si con ! Je programme une correction de programme automatique
dans les trois heures, expliqua Iran, fière de son astuce. Je me mets
en 481 - Conscience des multiples possibilités que recèle pour moi
l'avenir, renouveau d'espoir en...
- Je sais ce que c'est qu'un 481,
l'interrompit Rick (Il avait souvent eu le besoin de composer la
combinaison pour lui-même). Te fatigue pas. Écoute, dit-il en
s'asseyant sur son lit et en lui prenant la main, même avec une
interruption automatique pré-programmée, c'est très dur ce que tu fais.
Toutes les déprimes sont dures. Laisse tomber ton agenda, et je laisse
tomber le mien. On se compose un petit 104, tous les deux, on en
profite ensemble, et toi tu y restes pendant que moi je me refais mon
attitude boulot-boulot habituelle. Comme ça, j'irai faire un petit tour
sur le toit pour voir le mouton et je filerai au bureau en étant sûr
que tu ne resteras pas ici à ruminer devant la télé, d'accord ?
Lâchant
ses longs doigts fuselés, il traversa le vaste appartement en direction
de la salle de séjour où traînait une vague odeur de tabac refroidi.
Arrivé là, il se pencha sur le récepteur de télévision pour le mettre
en marche. Depuis la chambre à coucher, la voix d'Iran lui parvint.
- Ça m'ennuie, la télé, avant le petit-déjeuner.
-
Alors compose-toi un triple 888, dit Rick pendant que le récepteur
chauffait. Avec un désir de regarder la télé quel que soit le
programme...
- Je n'ai pas envie de me programmer QUOI QUE CE SOIT pour le moment, l'interrompit Iran.
- Essaie au moins le 3 !
-
Tu flanches ou quoi ? je ne vais certainement pas me composer une
stimulation corticale qui me donnera envie de composer quelque chose !
Si je te dis que je ne veux rien me programmer, ce n'est tout de même
pas pour composer ça ! Tu sais très bien que ça me donnerait aussitôt
envie de composer quelque chose. Or c'est exactement de ça que j'ai le
moins envie pour le moment. Tout ce que je veux, c'est rester assise là, sur mon lit, à regarder le plancher.
Son
ton devenait de plus en plus coupant, au fur et à mesure qu'un
linceul glacial de tristesse tombait sur ses épaules comme une chape
de plomb, plongeant son âme dans une inertie presque absolue.
Il
monta le son de la télévision, et la voix de l'Ami Buster éclata dans
la pièce : "Hello les copains ! Quelques mots sur le temps qu'il
fera aujourd'hui : le satellite Mangouste communique qu'une
recrudescence de retombées est à craindre autour de midi. ensuite, les
choses s'arrangeront progressivement. Alors si vous devez sortir
aujourd'hui... "
Iran le rejoignit tout à coup dans un frou-frou de sa longue chemise de nuit et éteignit le poste.
-
D'accord ! tu m'as eue. J'abandonne ! Je vais composer tout ce que tu
voudras - Extase sexuelle prolongée, si tu veux ? Au point où j'en
suis, je pourrais supporter n'importe quoi, même ça. Qu'est-ce que
ça change, après tout, hein ?
- Je vais composer pour nous deux, dit
Rick en la reconduisant dans la chambre.
Devant sa console à elle, il
composa un 594 : soumission reconnaissante à la sagesse de l'époux dans
tous les domaines. Devant sa propre console, il composa une attitude
inventive et créative à l'égard de son travail. programme inutile.
chez lui, c'était inné, instinctif, indépendamment de toute stimulation
corticale artificielle due au système Penfield.
Après un petit
déjeuner avalé à la hâte - il avait perdu du temps avec cette dispute
- , il s'équipa de son écran occipito-nasal au plomb, modèle Ajax chez
Mountibank, et gagna les terrasses couvertes, sur le toit de
l'immeuble, où "broutait" son mouton électrique. Là-haut, cet
incroyable tas de ferraille ultra-perfectionné bouffait de l'herbe d'un
air ravi, sous l'oeil jaloux des autres occupants de l'immeuble.
Bien
sûr, certains de leur animaux à eux aussi n'étaient que des
contrefaçons électroniques. Mais il n'était jamais allé y mettre le
nez, pas plus que ses voisins n'étaient venus voir de près le
fonctionnement réel de son mouton. Car demander : "c'est un vrai mouton
? " aurait été plus grossier encore que de se renseigner sur
l'authenticité des dents ou des cheveux d'un particulier.
L'air
matinal, chargé de particules radioactives qui le rendaient grisâtre et
masquaient le soleil, lui rota au nez comme un renvoi d'évier bouché, et
il ne put s'empêcher de renifler l'odeur de mort...
Retranscription des 6 premières pages de "Do androids dream of electric sheep ?", de Ph.K.Dick (1968)
-------------
Dick est un auteur à qui l'on peut reprocher pas mal
de choses, à commencer par la faiblesse de son style littéraire -
peut-être démesurément accentuée par les traductions dont ses oeuvres
ont bénéficié. Mais l'on ne m'ôtera pas de la tête que, sous le décor en
carton-pâte science-fictionnel dans lequel il situe ses récits, il
touche - à chaque fois - à quelque approche fondamentale de la nature
humaine... L'intrigue, le contexte,... qu'importent. Les portraits et
les interrogations existentielles qui traversent ses personnages sont
d'une acuité extrême, et là réside son génie, même si l'extrait ci-dessus n'en est pas forcément le meilleur exemple...
Heu... Amen.
EDIT, suite au commentaire de Nouilles :
En trois phrase lapidaires,
je me fais critique littéraire de seconde zone - mais y en a-t-il
de première? - et je me permets de critiquer la plume d'un auteur
que j'adore alors que ce n'était pas mon intention.
Ce dont je voulais parler, c'est de ce "décor en carton-pâte
science-fictionnel", toutes ces tartes à la crème sf ( E.T., vaisseaux
spatiaux, etc. Je ne crache pas dessus mais je ne suis pas fan de ce
genre de sf ) que Dick sert à ses éditeurs pour coller à leur ligne
éditoriale alors qu'au fond rien de tout cela ne le passionne. Ses
thèmes de prédilection sont d'une autre portée : la nature de la
réalité ; le divin ; la question du double ; la mort ; le temps etc.
'Ubik', qu'évoque Nouilles et dont j'ai retranscrit quelques extrais dans cette catégorie,
en est sans doute la meilleure illustration, avec sa première partie à
la limite de la caricature (mais néanmoins agréable et pleine d'humour)
qui nous plonge dans une espèce de torpeur confortable - le terrain est
connu et cent fois décliné - pour mieux nous bousiller la tête dans les
quelques 100 pages qui restent et nous laisser dans un état
indescriptible une fois le bouquin refermé...
Pour ceux que cela intéresse, on trouvera ici un bref commentaire de Dick lui-même sur le livre en question et sur de nombreux autres. Le site dont cette page est extraite est par ailleurs très complet, comme quoi le fond n'est pas la forme :p
Soit. Je stoppe ici cette glose
inutile, j'ai trop peur de retomber dans de vieux réflexes de lecteur
de sf sur la défensive :)
Lisez !
27 mai 2005
Cérémonie
On a marché dans la neige.
Le sac de sport était rempli de peluches. J'ai creusé un trou dans le
sol - j'en ai chié parce que c'était gelé - et Marie a vidé le sac
dedans.
C'était une sorte de cérémonie à la fois puérile et inquiétante, et j'ai dit 'Génial, mais pourquoi tu fais ça ?'
- 'C'était ma vie avant toi...'
Ses vieux avaient du souci à se faire...
Elle a vidé l'essence.
Elle a craqué une allumette.
On se serait cru à quelques minutes de la fin du monde. les deux
derniers survivants de l'humanité lançant un s.o.s au reste de
l'univers avant la grande glaciation. Ou la chute des étoiles. Marie
était si fascinée par les flammes que je me suis demandé si elle
n'était pas pyromane.
- 'Imagine que des extra-terrestres nous repèrent et viennent nous chercher !'
- 'Qu'ils aillent se faire foutre.'
J'ai dit 'Comment peux-tu laisser passer une chance d'échapper à ton
destin de petite terrienne minable?' et j'ai hurlé de toutes mes
forces...
- 'Venez nous chercher !'
- 'Merde, ça s'éteint.'
Les peluches devaient être ignifugées. une fumée grasse, écoeurante, a remplacé les flammes.
- 'Tu veux que j'aille siphonner de l'essence ?'
- 'Non, on se casse !'
- 'Laisse-moi au moins les enterrer ! C'est trop glauque, putain !'
- 'Non !'
J'avais l'impression de regarder un film triste. Finalement, je suis
parti en laissant les peluches telles quelles - puantes, leurs yeux à
demi fondus implorant le ciel.
Plus vivantes qu'avant.
Extrait du
Roi des Mouches 1 : Hallorave, par Mezzo et Pirus chez Albin Michel, 2005
-------------------------------------
J'ai la critique trop muette que pour eviter de vous envoyer vers ce que ce premier tome a inspiré à d'autres lecteurs, ci et là.
J'ai par contre soigneusement choisi mon extrait.
20 mai 2005
Profession : Prophète
Michel Wohl : Je sais que tu es un scientifique. Voilà pourquoi je dois t'en parler. Le sujet me préoccupe depuis longtemps, en fait depuis mon passage à l'université d'Orsay... pour commencer, Dieu créa le monde en six jours.
Philip Goy : Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et Dieu trouva que cela était bon. Ainsi put-il se reposer le septième jour.
M.W. : Voilà, le septième jour ! Il se repose ! Note bien que le système numérique babylonien était à base six, et que ce septième est en quelque sorte rajouté, en dehors des nombres. nous sommes encore dans ce septième jour. Toute la création, le monde, les étoiles, sont dans ce septième jour...
P.G. : ...qui dure depuis quinze milliards d'années !
M.W. : C'est plutôt que nous nous trouvons dans le sabbat de la création. Il n'y a pas de passé, pas de futur. D'ailleurs le mot "l'Eternel" (qu'il ne faut pas prononcer en hébreu!) est une contraction du verbe être à la fois au présent, au passé et au futur.
P.G. : Tout de même, le passé nous a légué les sables de la forêt de Fontainebleau, et j'ai par exemple dans ma mémoire l'image de ma petite soeur ne voulant pas manger sa soupe.
M.W. : Tu interprètes les objets bien réels du présent : un fossile, une vieille photo. plutôt que la mémoire d'un passé qui existerait de façon objective, tes souvenirs ne sont que des signaux mentaux que ton cerveau obtient en allant contacter des molécules bien actuelles. il n'y a pas de passé. pas d'avenir non plus.
P.G. : Bien sûr. On ne peut prouver l'existence de l'avenir.
M.W. : Tu vois bien.
P.G. : Mais le passé a modelé de façon manifeste le monde, notre cité, nos corps à travers l'Evolution, nos esprits et nos croyances même ! La généalogie 8 Abraham et la suite ! Ainsi parle-t-on de peuple de l'histoire...
M.W. : L'éternité, c'est savoir tout. Le début de la connaissance passe par cette découverte : LE TEMPS N'EXISTE PAS.
(...)
P.G. (NDLR : après un long développement qui n'a plus rien avoir avec cette conversation) :
Au moment où vous lirez ces lignes... Je veux dire : maintenant que vous venez de les lire...
M.W. : Le temps n'existe pas. CQFD.
Philip Goy, 14 juillet 1983
Extrait de la préface à l'édition Denoël - Présence du futur/110 de 'Flatland', par Edwin A. Abbott

05 avril 2005
Ubik
Je suis Ubik.
Avant que l'univers soit, je suis.
J'ai fait les soleils.
J'ai fait les mondes.
J'ai crée les êtres vivants et les lieux qu'ils habitent ; je les y ai transportés, je les y ai placés.
Ils vont où je veux, ils font ce que je dis.
Je suis le mot et mon nom n'est jamais prononcé, le nom qui n'est connu de personne.
Je suis appelé Ubik, mais ce n'est pas mon nom.
Je suis.
Je serai toujours.
Philip K. Dick, Ubik, Chapitre XVII

"Je suis à la recherche d'indices révélant l'existence d'un être invisible de très grande envergure dont les contours sont vagues mais pour moi bien réels. Je donne à cet être le nom de Christ. Mais j'ignore son véritable nom. A une époque de ma vie, je l'ai appelé Ubik, et plus tard Siva... Mais c'étaient des noms que j'avais inventés. [...] Telle est ma quête : connaître son nom."
Ph.K.D.,
Journal - Nov. 1981
Espace Pub 4
Vos seins seront les plus beaux du monde avec le nouveau soutien-gorge Ubik en tissu spécial extra-aérien.
Du matin jusqu'au soir Ubik assurera à votre poitrine un support en douceur si vous le portez selon les instructions.
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Mettez vos aliments hermétiquement à l'abri grâce au sac plastique Ubik.
Quatre usages en un : garde la saveur et la fraîcheur, empêche la moisissure et le contact de l'air.
Faites notre test vérité.
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Est-ce que par hasard j'aurais mauvaise haleine, Tom ?
Si
tu t'inquiètes, Ed, c'est bien simple : essaie le nouveau dentrifrice
Ubik, à la puissante mousse germicide à action instantanée.
Sans danger si l'on se conforme au mode d'emploi.
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Dès le réveil, un plein bol de bons flocons Ubik, la céréale pour adultes, plus croustillante, plus délicieuse, plus nutritive.
La céréale des petits-déjeuners joyeux, exquise jusqu'à la dernière cuillérée !
Ne pas dépasser la portion conseillée pour un repas.
Philip K. Dick, Ubik
04 avril 2005
Espace Pub 3
Mes cheveux sont secs et cassants, ils sont incoiffables.
En pareil cas, que peut faire une femme ?
C'est tres simple : appliquez-leur lma crème Ubik revitalisante.
en cinq jours votre chevelure redevindr a soyeuse et robuste.
et pour vous coiffer la laque Ubik, utilisée selon le mode d'emploi, est absolument sans danger.
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Vous êtes sujet aux odeurs de transpiration ?
Ubik
déodorant, spray ou stick, vous évitera tout inconvénient, et grâce à
lui dorénavant vous n'aurez plus peur d'aler en société.
Sans danger si l'on se conforme au pode d'emploi dans un programme rigoureux d'hygiène corporelle.
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Absorbé conformément au mode d'emploi, Ubik procure un sommeil ininterrompu garanti sans torpeur matinale.
Vous vous réveillerez frais et dispos, prêt à affronter tous vos problèmes.
Ne pas dépasser la dose prescrite.
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La
savoureuse crème Ubik à tartiner, uniquement à base de fruits frais et
de matières grasses végétales, fera de votre petit déjeuner un régal.
Ubik : de la vitalité pour toute la journée !
Sans danger si l'on respecte les indications.
Philip K. Dick, Ubik


