Énervement profond.
Je trimballe tout un bordel sur mon dos, dans mes mains et dans ma tête.
Et, bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, l'univers décide à ce moment précis de se foutre de ma gueule en combinant subtilement un train à prendre, un bus loupé et un soleil de plomb. Dieu, ma vie est pleine de problèmes on ne peut plus existentiels.

Bref, j'attends le bus et je l'ai mauvaise.

* Pfuuuit ! *

La rue est moche ; le dioxyde de carbone empeste la ville et lèche les façades. Le pied.
Récemment, il y a eu des inondations dans le coin, et certains riverains en sont encore à pomper l'eau hors de leur cave. En face de l'arrêt de bus, un tuyau déverse sporadiquement quelques gerbes d'eau.
'Plouf'. Voire même 'Sprotch'.

* Pfuuuit ! *

Bordel, mais c'est quoi ce truc ? Je ferme les yeux pour mieux entendre et localiser le sifflement.

* Pfuuuit ! *, *Sprotch*

Immeuble d'en face.
Deuxième étage.
Troisième fenêtre.

* Pfuuuit ! *, *Sprotch*

Un oiseau en cage.

...

T'as remarqué ? J'ai juste dit 'un oiseau en cage'.
'Un oiseau' et pas 'un putain de piaf hystérique que je vais m'empresser de dégommer au lance-patate'...

C'est normal.
J'ai fermé les yeux.

* ♫♫ ♫ ♫ ♫ *  * Clip Clop *

J'ai fermé les yeux pour mieux voir.
Les sons et l'attente me plongent dans un état étrangement hypnotique ; le clapotis de l'eau et le chant de mon pote à plumes me bercent et me calment.

L'esprit humain est plein de ressources : je bucolise.

* ♫♫ ♫ ♫ ♫ *  * Clip Clop *

Je souris.
J'ai soudain réussi à transformer une pompe à eau poussive et un mainate logorrhéique en paysage champêtre.
Je suis le maître de ma réalité.
Je peux ouvrir les yeux, je ne crains plus aucune perception.

...

Un automobiliste indélicat vient de se parquer devant moi.
Je ne vois plus rien. Ni ma pompe à eau et ses gerbes intempestives, ni ma façade noircie par les gaz d'échappement...
Mon âme se déchire en un grand cri :

"MAIS PUTAIN, TU VOIS PAS QUE TU GÂCHES LE PAYSAGE, CONNARD !?!"

Nondidjû.

 

---

 

 

* La note de bas-de-post qui t'explique pourquoi ce titre apparemment sans rapport avec le texte :

J'ai vaguement essayé de décrire ce pur moment d'intemporalité en trois lignes, genre

Le monde est moche
J'ai loupé mon bus
Et tu gâches le paysage

mais ça manquait de détails. Et puis en fait de toute façon il paraît que ce ne serait qu'un "muki haïku" sans intérêt : j'ai du mal avec le kigo.
Et ça aussi ça m'énerve.